Bulletin de veille N°2

Synthèse de la chaîne veille du Slack Designers Éthiques – mars 2020

Vous avez dit « éthique »?

« Le design n’a pas de morale. le designer oui. »

Elena Tosi Brandi, enseignante à l’École Nationale Supérieure de Création Industrielle-Les Ateliers, a mené une recherche doctorale en design et philosophie. Dans cet article synthétique, elle rappelle que le design n’existe pas par lui-même, et qu’on ne peut donc lui attribuer une valeur morale intrinsèque. Le design n’est pas un produit, mais une action humaine, et ne peut donc que véhiculer les valeurs des designers.

« Le design n’est ni une réussite ni un crime. Il est le reflets des pensées et des pratiques de ces hommes et femmes pris dans leur contexte historique, économique, esthétique et social. »

Pour approfondir la réflexion, Élise Rigot, enseignante à l’Université de Toulouse, met en ligne son excellent cours de Licence « Design et éthique? »:

source: http://eliserigot.com

Low-tech: questions de sémantique

« En ce sens la “low-tech” essaye de donner sa place à des savoirs techniques, modernes ou non, dans un monde limité mais aussi à révéler, une fois de plus, les conditions matérielles de production des systèmes qui nous entourent. » – G. Roussilhe

Marien Fressinaud ouvre le débat dans son billet de blog La low-tech existe-t-elle dans le numérique?.

L’opposition low-tech vs. high-tech est également questionnée par Gauthier Roussilhe dans Une erreur de tech, étude exhaustive qui, en les inscrivant dans leurs contextes philosophique, anthropologique, historique et économique, précise les concepts de techniques et de technologies, que l’on aurait tort de confondre dans une définition trop hâtive de ce que l’on entend par low-tech. M. Fressinaud pointe l’inexactitude du terme low-tech, qui semble réduire le concept à une tentative d’optimisation de consommation énergétique des sites web, rejoint par G. Roussilhe pour qui cette notion ne prend son sens que dans le cadre d’une démarche systémique.

Exemple du réseau d’acteurs impliqués dans la fabrication d’un écran de smartphone par Gauthier Roussilhe

Comment Google privatise l’espace public grâce à ses algorithmes de cartographie

source: medium.com

 Vous faites partie du milliard d’utilisateurs de Google Maps? Alors ne manquez pas cet article de l’agence Vraiment Vraiment qui décortique les enjeux cachés des algorithmes utilisés par le géant du digital.

« Le pouvoir de faire payer aux collectivités la connaissance de leur propre ville. »

Privacy by design: boîte à outils

Une petite pépite: l’application Mine.

Le principe est simple, vous autorisez l’app à analyser votre activité en ligne, et elle vous retourne votre empreinte digitale par thématique et pour chaque société chez qui vous avez des données. Vous pouvez ensuite effacer vos données personnelles en 1 clic là où vous le désirez. C’est simplissime, user-friendly, et pour l’instant en phase de test, donc gratuit, mais ça ne saurait durer. Cerise sur le gâteau, le blog de la compagnie est truffé d’articles de qualité.

source: saymine.com

Pour rire… mais pas seulement: les campagnes satiriques de La Grande Laverie

« La Grande Laverie est une démarche parodique et satirique qui se moque de la stratégie du “washing” et de la récupération, sous toutes leurs formes. »

Les anti-campagnes de pub sont créées sous forme d’ateliers participatifs, avis aux amateurs.

En vrac…

À la lumière de la crise sanitaire, les références pour penser autrement, réfléchir et engager  collectivement des leviers d’action se multiplient. Dans ce sens, notre prochain bulletin sera consacré au design systémique. Voici en attendant de quoi amorcer quelques pistes de réflexion:

  • Le Webinar Design with Care de la Chaire de Philosophie à l’Hôpital.
  • La conférence de 2015 de Don Norman pour le Systemic Design Research Network, plus que jamais d’actualité:

Bonnes lectures!

Bulletin de veille N°1

Synthèse de la chaîne veille du Slack Designers Éthiques – février 2020

Des débuts de l’informatique ubiquitaire à notre transformation en « utilisateur générateur de données »

Dans cet article, F. Harmand et D. Pucheu, chercheurs au MICA de l’Université Bordeaux Montaigne, analysent sans concession les dérives contemporaines de l’idéologie ubiquitaire née dans les années 90. L’ère ubiquitaire suit celle du Personal Computer, et se définit comme « une interconnectivité généralisée de l’homme, des objets et de leur environnement ».

Après une description exhaustive du projet ubiquitaire initial de Weiser, l’article s’attache à décrire minutieusement les effets collatéraux de pervasion et de persuasion, devenus la raison d’être des produits digitaux, poussés par l’adoption massive du smartphone en même temps que l’arrivée des promesses du cloud computing, avènement d’une « médiation computationnelle invisible » à l’échelle planétaire.

« What do you pay when you pay attention? » – James Williams, 2018

Du côté humain, l’article est tout aussi passionnant par le chemin qu’il trace entre différentes personnalités, à la fois théoriciens et promoteurs/influenceurs, agissant comme des coureurs de relais pour façonner la société numérique que l’on connaît: de Mark Weiser dans les années 90, initiateur de l’utopie ubiquitaire, à Nir Eyal qui parle en 2014 de behavioural design pour qualifier en toute décomplexion la faculté pour un comcepteur de rendre son utilisateur le plus accro possible; en passant par Fogg qui théorise et promeut la notion de « design persuasif ». 

« Il faut inverser le paradigme dominant qui favorise aujourd’hui un milieu où évoluent des utilisateurs visibles à l’intérieur de systèmes invisibles. »

Après un détour par le concept pré-numérique de l’affordance, qui mesure en quoi la conception d’un objet peut préfigurer des comportements de ses utilisateurs, Harmand et Pucheu brossent les contours d’une trans-discipline flirtant avec la limite entre analogique et numérique, monde physique et monde virtuel. L’article pointe ainsi de manière convaincante le risque généralisé d’une « aliénation cognitive et comportementale », vision cauchemardesque d’un futur « monde-interface » où notre capacité à penser par nous-mêmes aura été remplacée par une multitudes d’interfaces de simulation du réel déterminée par des algorithmes.

Publication numérique du livre The Ethical Design Handbook

 Co-écrit par Trine Falbe, UX designer, Kim Andersen, entrepreneur, et Martin Michael Frederickssen, designer issu du marketing, ce livre s’adresse aux professionnels de l’industrie numérique, et non aux consommateurs. Après un récapitulatif des conséquences des pratiques dénuées d’éthique dans le design, l’ouvrage décline une série de recettes et de bonnes pratiques. Très orienté « business », le livre et ses conseils pertinents et pétris de bon sens ne prétend toutefois aucunement révolutionner la société à travers le design éthique, mais plutôt donner des outils pour faire mieux dans notre modèle économique actuel. 

Se procurer le livre

Le design est à la mode: faut-il s’en réjouir?

Adrien Payet, du collectif Bam, publie dans Medium un texte qui s’interroge sur le rôle et la place du designer. En s’appuyant sur la philosophie platonicienne et sa théorie de l’idée comme forme immatérielle pré-existante à toute incarnation terrestre, cet article s’interroge sur la tendance actuelle à « designer » à tout va, et met en garde à bien différencier le fait de produire de l’idée, ou de faire du design. Pour exercer le métier de designer, il ne s’agit pas en somme de s’engager dans une course effrenée aux idées, mais de connaître et pratiquer les étapes qui mènent de la forme à sa réalisation.

« La présence de designers est de plus en plus demandée. Et l’on s’en réjouirait tout à fait, si les designers n’étaient pas trop souvent sollicités pour aider d’autres à penser un peu comme eux plutôt que pour faire du design, ce qui n’est pas la même chose. »

Accéder à l’article

Low-Tech Magazine publie son site en livre

Low-tech Magazine est un site web fonctionnant à l’énergie solaire. D’où le pari d’imprimer tel quel les articles et illustrations du site sous forme de livre, pour pouvoir y accéder sans ordinateur, source d’énergie ou internet. Si vous voulez apprendre comment publier un site web low-tech, vous pouvez donc consulter la page web, et/ou commander une version physique du site. Les livres sont imprimés à la demande de par le monde, ce qui semble garantir une production la plus locale possible.

Membres des Designers Éthiques à l’honneur

Pour les amateurs de veille de qualité, Dominique propose Futuromium, une newsletter hebdomadaire pour comprendre les tendances qui métamorphosent le numérique, sous un angle éthique. Abonnements ici.

Raphaël détaille dans cet article des points de méthodologie et déontologie à connaître pour rédiger des questionnaires en ligne respectueux.

Enfin, re-visionnez la conférence de Karl à l’Espace Éthique Île-de-France intitulée « Communicants: vers une écologie de l’attention? » .

En vrac

  • Un kit pour animer des ateliers de réflexion autour du RGPD édité par la CNIL ;
  • Un épisode de l’histoire américaine qui a vu dans les années 60 des ingénieurs se mobiliser aux côtés d’activistes des droits de l’homme pour réclamer une technologie plus humaine ;
  • L’anti-smartphone de l’ingénieure spatiale Justine Haupt ;
  • Un jeu de cartes UX pour découvrir les biais cognitifs par Stéphanie Walter ;
  • Geoffrey Dorne explique dans cet article qu’il n’existe pas de formation en design éthique ;
  • Un navigateur web expérimental en P2P ;
  • Et puis pour finir avec le sourire, un peu de novlangue chez TechTrash:

« Il faut mettre les équipes insight dès le départ sur les projets vocaux, et se lancer en soft launch interne, pour éduquer l’intelligence artificielle. »

Samuel Baroukh, Head of Business chez Nestlé

À méditer…