Retours d’enquête : les designers et l’éco-conception
Synthèse du webinaire :
Vous souhaitez savoir comment les designers s’emparent de la question écologique dans leurs missions et projets ? Savoir quels sont leurs freins et limites dans l’adoption d’une démarche d’éco-conception ?
Vous trouverez une partie des réponses dans cette synthèse du webinaire « Retours d’enquête sur les designers pratiquant l’éco-conception en France » qui a eu lieu le 18 décembre 2025 par Anaëlle Beignon et animé par Laïla Tamani de la communauté éco-conception des Designers Éthiques
Présentation
Anaëlle Beignon est Doctorante en Design à l’Université de Strasbourg. Elle fait également partie de l’équipe de recherche de Limites Numériques, un collectif qui œuvre à la conception d’un numérique dont les usages s’inscriraient dans les limites planétaires.
Dans le cadre de sa thèse en Design, Anaëlle a mené des entretiens auprès de designers qui font de l’éco-conception. Elle en présente ici les résultats.
Thématiques de recherche
Le socle théorique de la thèse d’Anaëlle est basé sur le paradigme de la corne d’abondance[1].
Elle travaille donc à la fois sur les effets indirects et les effets rebond directs du numérique, c’est-à-dire qu’elle interroge la façon dont la conception vient stimuler l’intensité des usages.
Usages qui s’inscrivent alors dans un cycle de renforcement de la consommation de ressources, car pour supporter cette intensité des usages et les besoins associés, les infrastructures numériques doivent inévitablement monter en capacité et en performance.
Pourquoi cette étude ?
Parce qu’il existe très peu d’études qui décrivent la façon dont les designers font de l’éco-conception, limitant ainsi les possibilités de recommandations dans les articles académiques.
Mais aussi parce qu’il existe en France une véritable sensibilité éthique et culturelle aux enjeux écologiques et de sobriété[2], soutenue par les acteurs institutionnels qui se sont emparés du sujet, dans une perspective d’harmonisation des enjeux liés à l’éco-conception (indice de réparabilité, RGESN[3], etc.).
Sur le plan international, une étude récente publiée en Corée du Sud[4] a démontré qu’un certain nombre de freins impactaient la transformation des pratiques de design : la perception sociale, l’absence de données et de connaissances au sujet des effets environnementaux et le manque d’influence dans les prises de décision importantes.
Questions de recherche
Ce qu’Anaëlle s’est demandé dans le cadre de cette enquête, c’est :
- Qu’est-ce que l’éco-conception change dans les pratiques du design centré utilisateur ?
- Sur quoi les designers agissent-ils et elles pour réduire l’empreinte environnementale des services numériques ?
Méthode
Dix entretiens ont alors été réalisés :
- Profils : designers pratiquant le design centré utilisateur et l’éco-conception.
- Durée : entre 1h et 2h
- Nature : semi-directifs (ou méthode qualitative), autour de la définition du cadre professionnel et de la description d’un ou deux projets.
Et quelques limites observées :
- Les raisons et arguments derrière les prises de décision ont parfois été oubliées.
- Certaines décisions de sont pas mesurables via les indicateurs quantitatifs.
Clients et projets
Pendant les entretiens, des variations sont apparues dans la typologie de clients en relation à la taille de la structure.
Les structures plus petites (indépendants, agences et PME) vont avoir tendance à travailler pour des associations et des professionnels artistiques et les structures plus grandes (service design, grand groupe et cabinets de conseil) vont davantage travailler pour le secteur public.
Parmi les projets évoqués : sites vitrines, outils métiers, boutique en ligne, streaming, back-offices, messagerie, espace client, fil d’actualité, etc.
Résultats
Bénéfices
Les bénéfices cités de l’éco-conception sont souvent liés à l’amélioration de :
La performance technique : chargement, sécurité, maintenance, etc.
L’expérience utilisateur : accessibilité, lisibilité, adéquation au besoin, etc.
La compétitivité économique : facture réduite, référencement, image de marque, etc.
Constitutifs d’un discours commun et d’arguments commerciaux, ils reflètent les principaux objectifs des designers et de leurs clients.
Convergences techniques
Les arguments cités concernant les compromis entre éco-conception et performance technique sont ensuite :
- L’utilisabilité : rapidité de navigation,
- Les gains économiques : minimisation du calcul et du stockage,
- La maintenabilité du service sur le long terme,
- La compatibilité et la durée de vie du matériel.
Les avantages sont donc à la fois d’ordre économique et écologique.
L’optimisation est également une pratique à laquelle ont recours les designers qui n’ont pu parvenir à convaincre leur client de renoncer à certaines fonctionnalités. Elle se fait donc par défaut et par conscience professionnelle, la plupart du temps sans que cela ne soit communiqué.
Exemples : utilisation de modèles d’IA petits et ciblés, non-collecte de métadonnées, optimisation des images et des vidéos, etc.
Outils de mesure
Ils permettent de se situer par rapport à des objectifs fixés, et sont de plus en plus utilisés lors d’audits de design.Malgré le fait qu’ils comportent des limites, ils restent malgré tout de bons outils de médiation avec les équipes ou avec les clients (affichage de notes, etc.).
Convergences UX
Les convergences entre éco-conception et design résident principalement dans les méthodes d’UX design :
- Ateliers de co-conception ou de cadrage,
- Enquêtes de terrain,
- Priorisation des besoins et fonctionnalités,
- Designs systems intégrant l’éco-conception,
- Wireframes et arborescence,
- Maquettage et tests utilisateurs.
Les designers travaillent également les contenus en visant un poids léger tout en les intégrant dans un design simplifié voire minimaliste. Un changement de culture est alors souvent nécessaire pour obtenir la validation de ces nouveaux codes visuels.
Compromis UX
Questionner la pertinence de certaines fonctionnalités peut également permettre de réduire l’intensité des ressources mobilisées.
Exemple de compromis : pour contourner l’utilisation de cartes avec balises de géolocalisation (listes de magasins, etc.) et notamment minimiser l’impact au chargement, il est possible d’opter pour l’affichage de données chiffrées comme sur la capture ci-dessous.
Utilité et besoins
Concevoir un design utile, ou qui réponde à un besoin, est une préoccupation souvent mise en avant par les designers, bien que la sémantique soit ambiguë du fait de la dynamique d’expansion dans laquelle nous sommes inscrits, rendant nos besoins toujours plus nombreux.
Le questionnement du besoin et de l’utilité est par ailleurs amplifié par les connaissances de chaque designer, pondérant ainsi les impacts environnementaux liés du design (allégement des éléments graphiques en poids et en nombre, renoncement aux fonctionnalités superflues, etc.).
Effets non mesurables
Certaines questions se réfèrent également à des aspects non mesurables ou traitant d’effets indirects, comme pendant l’implémentation d’un cycle de vie des contenus ou la minimisation du temps d’utilisation d’un service. L’impact est alors pensé sur du long terme ou de façon cumulative, prenant en compte l’effet d’induction (Hilty, 2008) des produits ou services.
Exemple d’effet d’induction : une imprimante permet l’impression de feuilles, ce qui induit de devoir acheter et consommer du papier. Si cette imprimante est connectée en wifi, cela induit également l’utilisation d’infrastructures réseau, la multiplication du nombre d’usagers, le nombre d’années d’utilisation, l’utilisation de clefs USB, etc.
Cette démarche inscrit donc le design de service dans une dynamique de changements de comportement sur du long terme, ce qui la différencie des mesures d’éco-conception plus « traditionnelles », où l’attention est davantage portée sur l’utilisation faite par une personne à un instant T.
Ré-inventer ou sortir du numérique mainstream
Il y a également tout un travail de lutte contre une culture en lien avec l’innovation numérique, afin que des fonctionnalités considérées comme acquises puissent être remises en question par les équipes et/ou les commanditaires (effet « wouahou » vs épuration graphique).
Un tournant vers le design systémique semble toutefois s’opérer, non sans difficulté.
Par ailleurs, certains designers assument une posture d’auteur voire d’artiste et s’émancipent du paradigme du design centré utilisateur tout en assumant la friction comme la non simplicité d’usage.
Convergences économiques
Les principaux arguments avancés en faveur d’une démarche d’éco-conception sont les suivants :
- Bénéficie à l’image de marque, notamment pour les organisations et services positionnés en tant qu’acteurs écologiques,
- Évite les coûts du superflu en priorisant le développement du coeur du service,
- Attire les designers lors de recrutements
Difficultés et compromis
Des compromis sont parfois consentis face à certains modèles économiques.
Certains services, basés sur une économie d’échelle, nécessitent un grand nombre d’utilisateur·rices pour rentabiliser le coût de l’infrastructure. Dans d’autres cas, la gratuité d’accès au service va induire la plupart du temps le recours à la publicité.
Certains compromis sont également liés au fonctionnement du secteur numérique. Le paradigme de croissance, avec l’introduction d’indicateurs qui incitent moins à l’accroissement que les KPI souvent réduits au temps d’utilisation et au nombre de connexions.
L’écoconomie de l’attention et les dark patterns, qui sont également l’objet de stratégies afin de parvenir à un équilibre entre conversion d’utilisateurs et stratégies concurrentes.
Et pour finir, les designers peuvent également être amenés à négocier avec les effets de hype, comme notamment lorsque des clients demandent l’intégration de l’intelligence artificielle dans les différents services.
Division sur les enjeux économiques
Il existe 3 aspects pour lesquels se distinguent petites et grandes structures dans la façon d’aborder la démarche d’éco-conception :
- Le rapport aux clients,
- L’engagement pour un autre numérique,
- Et la taille de l’entreprise.
Ainsi, les petites structures et les indépendants vont :
- Rapport aux clients : valoriser le fait de donner de la visibilité et de la légitimité aux clients considérés comme vertueux sur le plan écologique et/ou social.
- Engagement pour un autre numérique : concevoir des outils alternatifs dans un idéal d’émancipation numérique.
- Taille de l’entreprise : rester à une petite échelle et s’adapter au peu de moyens en concevant des services économes.
Et les grosses structures vont quant à elles :
- Rapport aux clients : essayer de transformer l’industrie numérique dans son ensemble et crédibiliser la démarche d’éco-conception auprès de grands groupes.
- Engagement pour un autre numérique : produire des questionnements afin de transformer les processus internes à l’entreprise et d’acculturer à une autre forme d’innovation numérique.
- Taille de l’entreprise : tenter de changer les manières de faire sur le (très) long terme.
Ouverture
En France, l’éco-conception semble légitime, comparativement aux conclusions de l’étude coréenne précédemment citée.
Une hypothèse culturelle est également formulée : les prise de position personnelles sont davantage acceptées et valorisées en France.
En Corée du Sud, une des problématiques rencontrée par les designers est la difficulté à estimer les effets environnementaux du design. Côté français, les outils semblent rodés permettant une certaine efficacité.
Effets indirects
Les designers se reposent beaucoup sur le mesurable, ce qui interroge sur la capacité à argumenter des choix de design non mesurables.
Afin de trouver des arguments sur lesquels s’appuyer, il est toutefois possible de se tourner vers le design systémique. Pour cela, il est conseillé de consulter le guide Appliquer la systémie à la conception d’un service numérique rédigé par Mellie Laroque.
Il est néanmoins totalement légitime de se demander si les méthodes actuelles permettront d’enrayer la fuite en avant de la consommation de ressources du secteur numérique...
[1] Tendance à la croissance économique en lien avec la croissance d’usages, usages qui reposent sur des technologies toujours plus consommatrices en ressources (Preist et. Al, 2016).
[2] Intérêt pour la sobriété et les démarches low tech, remise en question des modèles d’innovation, etc.
[3] RGESN – Référentiel général de l’écoconception de services numériques
[4] Lee, M., Min, S., Kim, G., & Lee, S. (2025, April). Understanding Practical Challenges and Enablers for Embedding Environmental Perspectives in Digital Product Design and Development, in Proceedings of the 2025 CHI Conference on Human Factors in Computing Systems (pp. 1-15).